MELODIES D’ADULESCENCE
(«Juke Box Alarm»)

C’était en 1997, dans leur avant-dernier album intitulé MONOKINI. Avec une reprise de durée deux minutes zéro quatre (2’04”) en version sci-fi mâtinée trash-techno de «L’appareil à sous» de Serge Gainsbourg, Stereo Total avait déjà laissé entendre quelle était, à côté de la poésie et de l’art de l’orchestration du contemporain, une de leurs principales sources d’inspiration musicale : le juke-box. Or, qui n’a pas, un jour ou l’autre déjà, dans un «bar-tabac livide» (comme l’écrit F. Sagan citée sous JUKE-BOX par Robert Officiel ), glissé une fois, deux fois, trois fois, une piécette dans l’appareil, pour alors, en (ré)écoutant telle ou telle mélodie, peu à peu craquer (ce déliement intérieur à la poursuite éperdue des figures magiques des immatérielles molécules sonores) et se mettre à pleurer à (chaudes) larmes?

Avec JUKE-BOX ALARM, son nouvel album enregistré en hiver dernier entre Hambourg, Düsseldorf et Berlin (là où se trouve l’adresse du Fanclub et où le groupe fait salle comble en obligeant des fans à soupirer devant la caisse fermée), Stereo Total se penche en quinze morceaux sur le mystère de cet effet lacrymal du hit et se demande, dans DER SCHLÜSSEL (LA CLE) – 2’19” -, quelle est «la formule chimique des larmes». Mais que celle-ci se laisse déchiffrer ou non, peu importe. Tout le monde sait qu’elles sont chaudes, salées et parfois bienheureuses. Pour en faire l’expérience, sélectionnez TOUCHE-MOI (2’22”) : effet garanti, même si vous ne retournez pas illico au comptoir pour un demi et un peu de monnaie, c’est à désespérer de l’effet pop.

Car il ne faut pas se leurrer et oser un mot sur le genre musical : JUKE-BOX ALARM est un «Sammelsurium» (traduisez : capharnaüm) élégant et soigné de formes pop les plus diverses. Une collection momentanée de titres qui à eux-mêmes se laisseraient monter en une petite histoire, une succession par flashes de mini-storys comme l’on dit mini-jupe ou mini-génération, avec, entre les parties douceurs sur fond d’écoute facile, des sortes de chil-outs mélodiques lucides d’inspiration plus punk et donc radicale. Quelque part en oscillation, entre génialité aussi dilettante qu’heureuse improvisant à la pointe espiègle de l’Idée pop et parade dégringolante de très haute virtuosité d’ambiance ainsi que d’atmosphère favorable à ce qui se danse ou se décline en transe.

«Juke-box-alarm/ Disc-charge/ Disco inferno/ Mutant disco (&…;)» (PARTY ANTICONFORMISTE – 2’14”) : au c¦ur de la culture du sampler et de la loupe (loop) en boucle (re-loop) sur le détail sonore ou hip, l’usage du juke-box, comme principe référentiel, peut vite devenir lassant s’il n’est pas manié avec un style réflexif bien particulier. En périphérie du labyrinthe théorique de ce qui est IN et OUT s’infinisant par didjis/didjais interposés, Stereo Total prône une pratique vivifiante et subtile en murmurant «du solltest tanzen, lass die Musik sprechen» (traduisez : «tu devrais danser, laisse la musique parler») sur un groove maximisé en structure minimale de disco pure et simple. Que vive donc l’effet stereo du désir, puisque, comme il est dit, à la suite de Richard Anthony, dans NOUVELLE VAGUE (1’37”), «faut pas grand chose pour faire connaissance/ on boit, on cause, on rit, on danse.»

Qu’on l’écoute très fort ou très doucement, JUKE-BOX ALARM reste toujours SUPERCOOL (3’33”). Mélangé principalement d’allemand et de français, avec ici et là un peu d’anglais (ainsi «Makin’ love, makin’ love to you/ Is a beautiful thing to do» dans une reprise frissonnante de fragilité douce de HEAVEN’S IN THE BACK SEAT OF MY CADILLAC – 2’49”), ce troisième album du groupe, formé autour du duo Francoise Cactus et Brezel Göring, a le charme de cette chanson où l’on se demande toujours ce que lui ou elle murmure de sa voix si «lolitemment» sensuelle et à qui s’adressent ces cris si sexy. Car l’essentiel est là,dans le plaisir. Que cela soit plaisir du texte ou de la musique, le tout devient très vite un genre «d’original favourite» par la grace du «brand new remix». Les reformulations tout comme les propres compositions – comme déjà sur les deux premiers albums – sont la plupart du temps brillantes et divertissantes et – miracle des mélodies d’adulescence – produisent des sensations qui ne s’épuisent jamais. Alors : «un demi, s’il vous plait, et de la monnaie, pour l’appareil.»

Paul Kruse (1998)